
Résumé :
« Ce qu’il vit avant tout, c’était l’immonde coloris écarlate qui rongeait à moitié le nouveau-né ainsi que l’infâme petite boule de peau surplombant son regard. Le monstre avait engendré un autre monstre !
– Comment devons-nous l’appeler ? lui demanda la vieille femme.
Il contempla le nourrisson en pleurs avec aversion. Puis il vomit sa sentence en un mot :
– Rouge ! »
Accroché au versant du mont Gris et cerné par Bois-Sombre se trouve Malombre, hameau battu par les vents et la complainte des loups. C’est là que survit Rouge, rejetée à cause d’une particularité physique. Rares sont ceux qui, comme le père François, éprouvent de la compassion à son égard. Car on raconte qu’il ne faut en aucun cas toucher la jeune fille sous peine de finir comme elle : marqué par le Mal.
Lorsque survient son premier sang, les villageois sont soulagés de la voir partir, conformément au pacte maudit qui pèse sur eux. Comme tant d’autres jeunes filles de Malombre avant elle, celle que tous surnomment la Cramoisie doit s’engager dans les bois afin d’y rejoindre l’inquiétante Grand-Mère. Est-ce son salut ou un sort pire que la mort qui attend Rouge ? Nul ne s’en préoccupe et nul ne le sait, car aucune bannie n’est jamais revenue…
Mon avis
Ce roman m’a happée, non seulement par la beauté de son écriture, mais surtout par la puissance de ses ambivalences. Il y a dans Rouge un jeu subtil et maîtrisé entre le beau et le laid, entre la douceur et la violence, entre la vérité et les illusions. Rien n’est tout noir ou tout blanc, et c’est ce qui m’a profondément marquée.
L’autrice nous place face à une galerie de personnages ambigus, où même l’innocence a ses zones d’ombre, et la cruauté ses blessures. Rouge elle-même n’est pas une héroïne modèle, et c’est ce qui la rend si profondément humaine. Elle est en colère, elle est perdue, elle est traversée par des instincts parfois contradictoires. Son lien aux loups en est une parfaite métaphore : ils sont les bêtes que l’on craint, mais aussi ceux qui la comprennent le mieux. Sauvages, oui, mais aussi libres, solidaires, et finalement bien plus « humains » que les villageois.
Sa relation avec sa mère m’a profondément touchée. Il y a entre elles un lien de sang, mais surtout un héritage invisible. Même absente, Lisiana est omniprésente. Rouge porte son souvenir, mais aussi sa mission : vivre sans plier, coûte que coûte.
Et puis il y a cette idée forte, extrêmement bien mise en scène dans le roman : la peur, quand elle est manipulée par les mots et amplifiée par la foule, devient une arme de destruction massive. La scène du bûcher, ou même les simples rumeurs qui courent dans le village, montrent à quel point il est facile d’allumer le feu, au sens propre comme au figuré.
L’écriture de Pascaline Nolot est exigeante et volontairement travaillée : son style très imagé, parfois presque étouffant, peut par moments désorienter le lecteur, tant il nous entraîne dans une spirale de sensations et d’émotions. Cette immersion forcée, si elle peut sembler déroutante, sert néanmoins à merveille l’atmosphère suffocante du roman.
Conclusion
Rouge est un roman puissant, exigeant, et profondément marquant.
Ce que je retiens surtout, c’est cette impression que tout est lié : la mère et la fille, la femme et la sorcière, la victime et la bête. Il n’y a pas de frontière nette. Et c’est cette zone de flou, cette forêt symbolique, qui rend Rouge si fascinant.
Il y a aussi cette ambivalence du bien et du mal, cette zone grise où aucun personnage n’est tout à fait innocent ou coupable. La dénonciation de la peur collective et de ses dérives, avec l’idée que les mots peuvent devenir des armes dans une foule.
J’ai particulièrement aimé la symbolique des loups et leur lien intime avec Rouge, à la fois protecteurs, sauvages, et ambivalents.
Je recommande ce roman à celles et ceux qui aiment les histoires sombres mais pleines d’espoir, les héroïnes insoumises, les récits où la langue a autant d’importance que l’intrigue.
